Un article du NY Times cette semaine intitulé « Le populisme du Brooklyn Museum n’a pas attiré les foules », un titre qui n’est pas des plus tendres, donne à réfléchir sur la mission d’un musée et sur ses efforts pour attirer de nouvelles catégories de publics.
Une polémique qui a affolé la Tweetosphère et suscité nombre de commentaires et d’articles, certains allant jusqu’à dire qu’il était temps pour le directeur du Brooklyn Museum de passer la main.
Je suis un adepte du Brooklyn Museum (BAM), et un admirateur de leur politique en termes de réseaux sociaux. Ils ont été parmi les premiers à bâtir une vraie stratégie communautaire et leur site a été maintes fois cité en exemple dans toutes les conférences, avec un flux Twitter, une version mobile, Foursquare, des blogs, Tumblr, des photos Flickr, un channel YouTube, des podcasts, un autre flux Twitter payant pour abonnés, etc., bref, presque un arbre de Noël de tout ce que les réseaux sociaux peuvent fournir aujourd’hui.
Les résultats, le moins que l’on puisse en dire, sont mitigés.
Si 32 institutions culturelles new-yorkaises ont en 2009 connu une décroissance moyenne de 1% de leur fréquentation, le Brooklyn Museum a enregistré une baisse de 23% en 2009.
L’un des objectifs de cette politique ambitieuse et tous azimuts lancée en 2004 était de tripler la fréquentation en 10 ans.
6 ans après, le Brooklyn Museum a gagné 14.000 visiteurs par rapport à 2004.
Le but, certes, n’est pas d’attirer uniquement plus de visiteurs, mais également d’attirer de nouvelles catégories de publics, à cet égard la mission semble être réussie, le musée ayant attiré plus de locaux et a rajeuni son audience, tout en affichant une fierté justifiée pour la meilleure mixité sociale que cette politique a permis d’obtenir.
Mais à quel prix, la question est délicate.
Il semble au vu des chiffres et des données publiées par le musée que l’essentiel de ces « nouveaux jeunes » viennent pour les soirées du samedi soir, les concerts et les événements, mais pas nécessairement pour les collections, et ont tendance à ne pas revenir.
La politique d’expositions est vertement critiquée aussi, après l’exposition Star Wars en particulier, qui fait dire à certains que le musée s’est détourné de sa mission originelle et qu’il a baissé en qualité.
Enfin, le tout récent partenariat avec la chaine de Télé Bravo et le show « Work of Art » (voir billet à ce sujet sur ce blog) dont le lauréat gagnera une exposition solo au Brooklyn Museum et 100.000$, a fini de mettre le feu aux poudres et a précipité la démission de Martin Baumrind, administrateur du musée depuis 10 ans.
Tout cela permet de s’interroger sur différents points.
Quelle que soit la qualité d’une stratégie communautaire, qualité ou quantité d’ailleurs en l’espèce, celle-ci ne peut fonctionner que si elle s’appuie sur un musée qui attire des visiteurs pour « de bonnes rasions », en tout cas grâce à une politique muséographique et pédagogique ambitieuse, et en accord avec l’idée que les visiteurs se font d’un musée en particulier, sans pour autant renoncer à innover.
Les collections du Louvre s’arrêtent en 1848, mais le Louvre n’arrête pas d’innover comme en témoignent, entre autres choses, les œuvres de Anselm Kiefer et Cy Twombly, l’exposition de Jan Fabre ou les innovations constantes en termes de médiation culturelle et d’accueil des publics.
Je me rappelle – douloureusement - avoir il y a quelques années produit un parcours sonore « Da Vinci Code » au sein des espaces du Louvre, à l’occasion de la sortie du film de Ron Howard. Parcours de qualité, validé par les conservateurs, soutenu par la direction du Louvre, mais qui avait été commercialement un échec retentissant.
Je l’ai analysé à différents niveaux (notamment une politique tarifaire à 10 Euros inadaptée et le trop plein de promotion et d’événements autour d’un film médiocre), mais la principale raison me semble être l’inadéquation complète entre ce que les visiteurs viennent chercher au Louvre et ce qu’on leur proposait là, une sorte de divertissement commercial de qualité, mais décalé et à côté de la plaque.
Donc certes le BAM a rajeuni son audience, attiré plus de visiteurs du quartier, favorisé la mixité sociale, mais il a surtout vu exploser ses soirées du samedi, ses apéros et ses concerts de Hip-Hop. Pourquoi pas d’ailleurs, le Hip-Hop entre évidemment dans le champ culturel et Pompidou par exemple développe une programmation de concerts et de films exemplaire, mais il semble que ces mêmes nouveaux visiteurs ne viennent pas pour voir les collections, au BAM en tout cas.
Et si l’audience, à défaut d’exploser, stagne et attire parallèlement plus de ce type de publics en particulier, cela signifie que proportionnellement, moins de gens viennent voir les expositions « traditionnelles », 268 000 personnes en 2006 pour les deux expositions Annie Leibovitz et Ron Mueck, 184 000 pour Basquiat, 132.000 pour Murakami.
Il serait étonnant que la direction du BAM ne s’interroge pas sur ses missions à la suite de cet article du NYT, et cherche à trouver le juste équilibre entre missions traditionnelles et diversifications, entre public amateur d’art et public amateur de soirées.
Une difficile balance à trouver, dont d’autres se sortent mieux, à l’instar du MoMa qui a connu une hausse de fréquentation, mais grâce aussi à Tim Burton qui a enregistré 810 000 visiteurs, la troisième plus forte fréquentation de son histoire.
Ayant vu cette exposition, j’ai trouvé que Tim Burton malgré son génie n’avait pas grand chose à faire au MoMa, il restera à voir si le public non-traditionnel du MoMA, attiré par Tim Burton, est revenu pour Marina Abramovic, Cartier-Bresson ou Bruce Nauman.
Le Brooklyn Museum n’est donc pas le seul à céder aux sirènes des expositions plus commerciales.